Martinet noir dans sa boite de sauvetage
Expériences

Toi aussi, tu peux sauver un martinet

Ce qui distingue ce début d’été 2019, ce n’est pas seulement l’agonie du mouvement des gilets jaunes, c’est aussi celle de la biodiversité.

Oui, avec nos conneries, demain il fera 50°C à Douarnenez au mois d’août et vous pourrez courir pour débusquer la moindre moule dans la vase craquelée à perte de vue.

Alors quand le bitume chauffé à 45°C dans les rues de Montpellier transforme vos pieds joliment parés de sandales à fines lanières en grotesques saucissons ficelés et bouffis, que l’air est si chaud que vous avez l’impression de vous promener dans un four, imaginez la température qu’il fait sous les toits…

“Quelle plaie” me direz-vous, “tous ces étudiants en chambre de bonne qui doivent friser l’apoplexie”. Non-non. Il n’y a pas que les étudiants qui sont prêts à se défenestrer pour échapper à l’insoutenable chaleur de la ville. Il y a…. les martinets.

Le martinet ou la vie en l’air

N’entendez-vous pas, le matin tôt et le soir tard, des piaillements suraigus lancés au bleu du ciel azur, alors fendu du balai véloce de petits oiseaux noirs aux ailes en forme de boomerang ? Ce sont les martinets.

Les martinets, hôtes de nos cités, sont des oiseaux incroyables (cette phase n’est pas d’Allain Bougrain-Dubourd, mais elle pourrait). Le martinet noir (Apus Apus) est un oiseau migrateur proche de l’hirondelle, avec laquelle il est souvent confondu. L’hirondelle a une queue de pie très fine et le ventre blanc, c’est ce qui la distingue.

Ces petites merveilles de la nature ont un aérodynamisme hallucinant et une constitution hors du commun qui leur permettent de vivre littéralement en vol sans jamais se poser, et ce, jusqu’à une durée de 10 mois. Pour dormir en volant (si, si, c’est possible), ils doivent atteindre de très hautes altitudes et se laisser planer. Migrateurs donc, ils parcourent chaque année les 7000 bornes qui les séparent de l’Afrique où ils iront passer l’hiver avant de revenir dans nos contrées au printemps.

Coté logistique de progéniture, les martinets ont besoin faire leur nid en hauteur, pour pouvoir y atterrir et redécoller facilement en se laissant tomber avec grâce. En centre-ville, ils jettent souvent leur dévolu sur les anfractuosités des vieux murs de pierre, sous les toits, où ils creusent des nids dont l’ouverture est un trou de moins de 5 cm de diamètre. Ils peuvent aussi profiter de l’angle formé par un avant-toit pour construire un nid semi-circulaire en colmatant des bouts de terre agglomérée (une technique qui ferait pâlir d’envie n’importe quel maçon certifié écohabitat).

Sauf qu’avec la canicule, la température cuisante dans les-dits nids sous les toits pousse les oisillons à chercher un peu d’air en se rapprochant dangereusement de la sortie. Et l’inévitable se produit : l’oisillon tombe du nid.

Quand le bébé martinet ne finit pas en crêpe à duvet gris aplati sur le bitume, il peut arriver que l’oisillon atterrisse indemne de sa chute de 6 mètres (on ne sait encore par quel procédé miraculeux). C’est ce que j’ai pu constater en ce samedi soir du dernier jour de juin. J’allais sortir les poubelles (la vraie vie, on vous dit) quand je tombe nez à nez avec une petite boule de plumes grise assise sur le trottoir.

La becquée toutes les heures

On devait partir le soir même en weekend et c’est en quatrième vitesse qu’on se retrouve à écumer Internet pour savoir comment nourrir le petit piaf. Merci au passage à tous les gens qui se dévouent dans le sauvetage des martinets et qui alimentent en discussions intéressantes les forums, et merci à tous les sites bien foutus comme celui-ci ou des docs comme celle-ci, qui vous évitent de faire des boulettes qui pourraient être fatales à votre protégé.

Le bon réflexe : joindre immédiatement le centre de sauvegarde LPO (Ligue de Protection des Oiseaux) le plus proche de chez vous qui pourra recueillir l’infortuné volatile. À défaut, contactez un Centre de Sauvegarde affilié UFCS (Union Française des Centres de Sauvegarde de la Faune Sauvage).

Dans notre cas, c’était le week-end, donc une fois laissés les messages sur les répondeurs, on n’avait plus qu’à se débrouiller tous seuls.

Je vous note ici les premiers pas d’urgence pour vous occuper d’un jeune martinet, résultat d’une compilation des meilleurs sites trouvés et de notre propre expérience. Mention spéciale cela dit au centre UFCS de Millau qui a pris la peine de nous rappeler un dimanche matin pour nous donner les conseils de base à la survie de « Marty ».

Oui, c’est comme cela qu’on l’a prénommé, le piaf, pour lui donner toutes les chances de devenir un pro des vols long courrier, mieux qu’un Mc Fly 🙂

Oisillon martinet qui attend la becquée

Conseils de sauvetage en vrac (veuillez noter que c’est courtoisie de l’auteur et que vous êtes les bienvenus pour double-checker ces infos vous-mêmes) :

Savoir si c’est un jeune (incapable de voler) ou un adulte en observant le plumage et surtout en vérifiant si le bout des ailes dépasse de la queue, comme expliqué ici.

1. Peser le martinet

Ça vous permettra de juger de l’âge approximatif du martinet, et donc, par corrélation avec les courbes de poids trouvées ici et , de connaître les quantités de nourriture à lui administrer.

2. Lui construire un abri

Le mieux est une boîte en carton ou plastique transparent (a priori il faut des parois hautes car l’ingénieux oiseau peut arriver à grimper le long des parois avec ses serres pointues) mais en vérité, une bonne boîte à chaussures avec un couvercle percé de beaucoup de trous fera très bien l’affaire.

Tapisser le fond de la boîte de sopalin ou d’un torchon à changer régulièrement, ainsi qu’un autre tissu en vrac par-dessus pour que l’oisillon puisse aller se réfugier ou se cacher si le cœur lui en dit.

3. Trouver des munitions

Le martinet est strictement insectivore. Donc pas de jaune d’œuf, pain ou autre farine qui pourraient lui être fatals. Le plus simple que l’on ait à portée de main, c’est souvent des croquettes pour chien/chat au poulet ou au bœuf, qu’on prendra soin de bien ramollir et réhumecter en les laissant tremper dans un fond d’eau.

Autre solution qui a bien marché pour nous : le steak haché de boucherie, maigre exclusivement (et oui, ces gastronomes sont délicats). Bannissez les steaks surgelés gras et ne surtout pas les cuire. Le nec plus ultra a priori restant les grillons domestiques ou les vers de farine noyés, qu’on peut se procurer en animalerie, ou de la pâté spéciale insectivores. Nous y voilà : je suis végétarienne -et sensible- et la noyade en masse de grillons ne m’enchantait guère, d’où la nécessité du relais LPO le plus rapide possible.

4. Donner la becquée

Le martinet juvénile mange toutes les heures à toutes les deux heures de 7h à 21h le soir, et dort la nuit. Préparez-vous pour le marathon de 6 nourrissages par jour. Il n’ouvrira pas son bec tout seul ni se saura manger de manière autonome donc inutile de lui mettre la nourriture en coupelles dans sa boite.

Nous on avait trouvé la technique de lui glisser le coin assoupli d’une dosette de café soluble dans les commissures pour lui faire ouvrir le bec, ensuite on glissait subrepticement un doigt dans son gosier pour le maintenir ouvert ou on enfournait directement des boulettes de nourriture de la taille d’un pois-chiche (Marty ayant, au jugé, environ 15-20 jours et pesant 35g, il lui fallait environ 2,5 boulettes par repas, bien imbibées d’eau).

Pas nécessaire de le faire boire, la nourriture mouillée suffit. À noter qu’il faut éviter de donner de l’eau directement sous peine d’étouffement par remplissage des narines puis des poumons. Mais en cette chaleur, on en profitait pour mettre une goutte sur le bec après la becquée pour l’hydrater.

Important : après chaque bouchée, masser le gosier du volatile pour aider à “faire descendre” et le rassurer au passage. Quand une boule se forme sur la droite du gosier, c’est qu’il a assez mangé.

5. Faire gaffe à l’hygiène

En attendant de l’envoyer aux secours, on veille à maintenir une extrême propreté de sa boîte car le plumage du martinet doit rester impeccable. S’il venait à être souillé par des déjections ou mal se former en raison d’une nourriture carencée, non seulement la migration serait impossible, mais pire, l’oiseau pourrait même ne jamais parvenir à s’envoler. Quand on vous dit que c’est un boulot d’experts.

Marty va au centre de secours

On est restés trois jours à nourrir Marty. Les premiers pas ont été chaotiques et il refusait d’ouvrir le bec une fois une première tentative d’enfournage avortée. Il fallait être deux pour arriver à lui faire ingurgiter ses rations.

Les nuits étaient angoissantes et on ne savait pas vraiment si l’oisillon aurait passé la nuit. Mais oui, miracle de la nature, chaque matin Marty se rapprochait du bord de sa boîte, signe qu’il avait faim et qu’il voulait vivre.

L’achat du steak haché de boucherie a semblé faciliter les choses et à la fin, j’arrivais à nourrir Marty seule en le posant face à moi sur un linge. Je lui glissait la dosette de café dans les commissures, il ouvrait le bec, j’enfournais une boulette et il déglutissait comme un grand en penchant sa tête en arrière et en faisant glisser la nourriture par à-coups. Il a même ouvert les yeux dans l’intervalle, ce qui lui permettait de repérer dans quelle direction arrivait la ration. Utile à savoir : le moins on manipule un martinet avec nos mains grasses, le mieux on protège son délicat plumage.

Dans la lutte pour la vie, attention, on s’attache. Le lundi, le centre LPO de Villeveyrac dans l’Hérault a fini par répondre et a confirmé qu’on pouvait laisser l’oiseau au zoo de Montpellier qui leur sert de relais pour la métropole. Si le zoo est ouvert, on peut laisser l’oiseau dans sa boîte à l’accueil. S’il est fermé, se diriger vers la gauche jusqu’à un grand portail marqué “Sortie pompiers n°3” (pas la 2, la 3 est 30m plus à gauche) et le confier aux soigneurs du zoo.

Il est 16h et je donne à Marty sa dernière ration, conséquente pour qu’il puisse tenir le coup jusqu’à 18h, heure à laquelle les bénévoles du centre Goupil Connexion Hérault passent récupérer les martinets (et autres oiseaux à secourir) au zoo.

Oisillon martinet noir

Arrivée tremblante devant la porte n°3, je suis allée au fond de l’allée vers les bâtiments où se trouvent les bureaux des soigneurs pour les oiseaux. À l’intérieur, un monsieur est affairé à s’occuper d’une quinzaine de martinets juvéniles, tous rapportés pour sauvetage.

C’est la “récolte” du jour. “Une hécatombe, avec cette chaleur” me précise-t-il. Les piafs se marchent les uns sur les autres et la propreté du carton est loin d’être aussi irréprochable que celui de Marty. Je suis pétrifiée, mais en même temps, c’est du bénévolat, et ils leur sauvent malgré tout la vie, à ces volatiles en détresse.

Mais il faut se rendre à l’évidence. Marty sera bien mieux soigné ensuite, au centre. Il aura non seulement le bon régime d’insectes quotidiens, mais surtout toutes les conditions seront réunies pour permettre son envol à la fin du mois d’août pour la migration, la prestation exemplaire de l’association comprenant aussi des stages d’entraînement au vol.

Good luck Marty.

J’espère bien que parmi la nuée des migrateurs qui passeront au-dessus de ma tête dans deux mois, tu seras là pour raconter à tes potes sur les 7000 km du voyage combien c’est dégueulasse, les croquettes pour chat.

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