Ahmed Ayad, producteur de légumes bio à Chefchaouen
Portraits,  Voyages

Ahmed Ayad, portrait du dernier écologiste humaniste de Chefchaouen

Chefchaouen n’est pas que ruelles bleues et artisanat coloré. Chefchaouen a aussi un arrière-pays à la fois rural et sauvage, qui s’étend sur les montagnes du Rif occidental marocain, et déroule ses paysages de champs cultivés entourés de forêts de cèdres, de rivières et de cascades spectaculaires. C’est en cherchant des bons tuyaux sur les “randonnées dans la région de Chefchaouen” que je suis tombée sur le site de l’éco-gîte associatif “Le Sommet Naturel”. Ce gîte rural est tenu par un homme extraordinaire, Ahmed Ayad, dont la conscience écologiste n’a d’égal que son humanité et sa joie de vivre.

Le Sommet Naturel, éco-gîte sur les hauteurs de Chefchaouen

Ahmed vit dans le village d’El Kalaa, à 30 minutes de piste environ de Chefchaouen. Fervent défenseur de la nature et pionnier au Maroc de l’agroécologie, Ahmed est un peu le Pierre Rabhi marocain. Il est sans aucun doute la personne qu’il faut rencontrer si l’on veut s’échapper de la ville bleue et s’immerger dans la culture authentique de l’arrière-pays.

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Vue du gîte « Le Sommet Naturel » depuis les hauteurs du jardin de Ahmed.

Ahmed a créé il y a plusieurs dizaines d’années son éco-gîte, Le Sommet Naturel, comme support d’un projet associatif dont l’objectif est “de faire découvrir tous les secrets des montagnes dans les meilleures conditions à tous ceux qui le souhaitent”.

Le taxi-jeep nous dépose devant une cahute blanche au bord d’un champ. Le chauffeur prévient : “Ahmed est en train de travailler sa terre”. Autour de nous, des oliviers, des cultures variées, des collines. On n’attend pas très longtemps, juste ce qu’il faut pour profiter du chant des cigales.

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Ahmed en train d’arroser ses champs.

Ahmed arrive, son immense sourire accroché sur son visage. D’emblée, sa chaleur brise la glace. “Suivez-moi !”, lance-t-il, et le voilà parti, bonnet sur la tête, sur un sentier de terre qui serpente au milieu des champs. Il l’a creusé lui-même et en connaît chaque pierre, chaque lacet comme sa poche. Ahmed embrasse la colline d’un grand geste du bras pour désigner ses parcelles. “J’ai commencé l’agriculture bio il y a 30 ans, et à l’époque ils m’ont pris pour un fou”.

Il explique qu’il cultive de tout, haricots, fraises, oliviers, courgettes, et en bio, parce qu’il a compris avant tout le monde ici que c’était le mode de culture qui allait protéger la terre. “Ce sont les rencontres avec des voyageurs venus du monde entier qui m’ont ouvert les yeux. Je me suis rendu compte qu’on ne pouvait plus continuer avec les produits chimiques”.

Les agriculteurs du coin sont loin de lui avoir emboîté le pas. Autour de lui, les cultures traditionnelles ont été progressivement remplacées par des champs de kif, bien plus rentable. C’est une hécatombe. La demande est telle que l’agriculture conventionnelle se réduit à peau de chagrin.

Thé à la menthe sous le figuier et coucher de soleil

On arrive au gîte. Une modeste maison au toit de chaume et aux murs de torchis nichée au milieu d’un écrin de verdure. “Je l’ai construit moi-même, rien qu’avec des matériaux naturels !” nous précise Ahmed, pas peu fier.

Il y a de vieux tuyaux qui traînent, des enclos de barrières en bois plantées de travers, des bottes en caoutchouc, des paniers remplis de mauvaises herbes. Les poules s’approchent en gloussant alors qu’on passe devant leur abri. Je retrouve mes sensations d’enfance dans le jardin de mon grand-père.

On dépose nos sacs à dos dans la chambre destinée aux visiteurs. À côté, il y a une autre pièce à la porte entrouverte où quelqu’un est en train de dormir. Ahmed nous informe : “C’est Desmond, un ami irlandais qui vient ici tous les mois, depuis plus de dix ans. Il m’a aidé à construire beaucoup de choses ici. Il fait le ramadan avec moi”.

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Le Sommet Naturel, éco-gîte tenu par Ahmed Ayad sur les hauteurs de Chefchaouen, dans le village d’El Kalaa, est un véritable havre de paix.

C’est déjà la fin d’après-midi. Ahmed nous installe sous le grand figuier, à quelques pas du gîte, au bout de la colline. Il y a disposé une petite table et deux vieilles chaises en plastique qui font face à une vue à couper le souffle. “Ça vous dit, un thé à menthe ?”. Plutôt dix fois oui !

Il s’éloigne pour revenir une minute plus tard. On craint qu’il n’ait oublié quelque chose. Au lieu de ça, il nous tend une poignée de fraises qu’il vient de cueillir dans le jardin. “Vous allez voir le goût qu’elles ont, rien à voir avec celles qu’on trouve sur les marchés qui sont forcées aux engrais”. Et c’est vrai, ses fraises un peu pâles et biscornues ont un goût incomparable de fraises des bois.

Récolte fraîche de fraises du jardin
La production maison de Ahmed : des fraises du jardin qui ont le goût de fraises des bois d’antan.

Le thé à la menthe est servi dans la théière-thermos. Ahmed le prépare avec amour, et la menthe de son jardin. Il le fait couler en levant haut la théière, pour l’aérer et le faire mousser comme il se doit. Le thé servi, Ahmed s’éclipse en cuisine.

Le temps s’étire alors que le soleil tombe lentement devant nous. Le panorama est grandiose. La colline se teinte d’orangé. On ne compte plus les minutes qui s’écoulent, à tel point qu’il faut revenir à la réalité pour aller prêter main forte à Ahmed qui est déjà attelé à préparer le tajine. 

Tajine du jardin et ftour “comme à la maison”

On pousse la lourde porte en bois. La cuisine est minuscule, les murs sont blanchis à la chaux et les ustensiles usés côtoient les boîtes de thé venues du monde entier, offertes par des touristes de passage. Les légumes mijotent dans de vieilles casseroles en fonte. “Regardez derrière-vous !” nous lance Ahmed, amusé. Sous un meuble, il y a la caisse d’un petit furet gris. Ahmed l’a dressé pour aller chasser le lapin dans les collines.

Le tajine aux légumes préparé dans les règles de l’art au prend du temps. Il faut cuire tous les légumes séparément, pour préserver leur saveur. Ahmed a exclusivement sélectionné la production de son jardin : fèves, oignons, petits pois, carottes, épinards, courgettes, pommes de terre. Ensuite, on mélange les légumes dans la marmite, on ajoute les épices et on fait mijoter, longtemps.

Dans la cuisine de Ahmed, le tajine mijote
Dans la petite cuisine d’Ahmed, le tajine aux légumes mijote doucement dans de veilles cocottes.

C’est la période du ramadan. Il faut attendre que le soleil se couche et que le chant du muezzin retentisse au loin pour commencer à manger. L’horizon se pare de lumières bleues et le ciel s’obscurcit. On observe le minaret d’El Kalaa, tout en bas, dont on dit qu’il est penché comme la tour de Pise. En attendant, on aide Ahmed à mettre la table.

19:30. Le chant du muezzin sonne dans les hauts-parleurs grésillants. C’est l’heure du ftour, le repas pris chaque soir qui rompt le jeûne du ramadan. La porte de la seconde chambre s’entrebâille et voilà que Desmond l’irlandais nous rejoint. C’est un grand type au look improbable : cheveux noirs ondulés très longs, et djellaba kaki à col Mao.

Coucher de soleil sur El Kalaa, Maroc
Le coucher de soleil depuis les hauteurs du Sommet Naturel est somptueux : un véritable festival de lumières dorées.

La table du ftour est, comme il se doit au Maroc pendant le ramadan, composée de plusieurs types de mets. Ahmed nous sert du lait chaud sucré. Il y a aussi du pain, des dates, des pâtisseries marocaines, des fruits. Le tajine arrive sur la table. Desmond nous parle de son quotidien en Irlande, où il est aide-soignant dans un établissement pour personnes handicapées.

Il travaille pendant un mois et a ensuite droit à deux semaines de repos, pendant lesquelles il rejoint Ahmed et l’aide à aménager le gîte. Ahmed sort sa pipe et Desmond ses feuilles à rouler. C’est un aficionado de la production de hashish locale. Il est aussi poète et écrit à ses heures d’obscures litanies calligraphiées dans un cahier.

Le tajine et fabuleux, probablement le meilleur qui nous ait été donné de déguster lors de notre séjour au Maroc. Ahmed nous raconte que sa spécialité est le tajine aux herbes sauvages, qu’il fait cuire directement sur le feu de camp quand il emmène les touristes en randonnée. On lui demande des conseils sur les itinéraires qui se présentent dans la région. Demain, nous partirons en autonomie avec notre tente.

Les montagnes d'Akchour, région de Chefchaouen
Les paysages de la région d’Akchour sont typiques du Rif occidental : une chaîne de moyennes montagnes entourées de forêts et de champs.

Ahmed réfléchit. Quand il sert de guide, il a ses petits secrets. Il connaît la montagne comme sa poche et fait découvrir à ses visiteurs des coins incroyables, connus de lui seul, comme cette cascade cachée sous la verdure où l’on accède par un petit canyon rocheux. Pour l’heure, il nous indique un itinéraire facile qui rejoint la vallée du Pont de Dieu, un haut lieu du tourisme dans la région.

La générosité et l’engagement d’un passionné de nature

Ahmed sort sa tablette digitale. Son fils lui a appris à s’en servir. Lui qui ne sait pas lire est fier de nous expliquer que ses trois enfants sont tous allés à l’université. Ils sont aujourd’hui professeurs, ou cadres dans la communication. Du bout du doigt, Ahmed fait défiler les photos de tous les visiteurs qu’il a reçus ici, avec pour chacun une petite anecdote, comme s’ils faisaient partie de la famille.

Il y a cette jeune australienne qui s’était fait une entorse et était arrivée chez lui avec des béquilles. Il avait alors préparé des onguents aux plantes cueillies dans la montagne, et avec le massage approprié, l’entorse avait disparu le lendemain. Les béquilles sont encore accrochées au toit du patio, comme un trophée.

Il y a aussi Sophie Jovillard, de l’émission “Échappées Belles” sur France 5, qui est venue avec toute son équipe de tournage. Une consécration. Pas intimidé, Ahmed l’a emmenée marcher dans les collines. Il ne place pas cette expérience au-dessus des autres. On comprend que pour lui, chaque rencontre est unique.

Les touristes qui rendent visite à Ahmed viennent du monde entier, en couple, en famille, entre amis. Beaucoup reviennent tous les ans au Sommet Naturel. Sur chaque cliché, des sourires, des moments de joie partagés avec Ahmed, qui plus souvent qu’à son tour se retrouve avec les enfants calés sur les épaules. Cet homme a le sens du bonheur simple chevillé au cœur et un don de soi qui irradie.

Ahmed est un insurgé. Il insiste sur le fait qu’il se fait du souci pour l’agriculture locale. Il a peur d’être le dernier résistant, avec ses parcelles en agriculture bio, et que demain, le kif et les pesticides auront tout envahi. Son message aux touristes est comme un plaidoyer d’amour pour sa région. Et le mot passe. Si l’on cherche “Sommet Naturel” sur Internet, on trouvera le site réalisé gracieusement par un ami français, qui a décidé de soutenir Ahmed dans son combat pour la préservation de la nature.

Paysage d'El Kalaa, région de Chefchaouen, Maroc
Vue des hameaux à proximité du village d’El Kalaa, au Maroc, à environ 30 minutes de piste de Chefchaouen.

Il est l’heure d’aller se coucher. Le lendemain, nous prévoyons de partir tôt pour une bonne journée de marche. Ahmed nous demande de le réveiller pour lui dire au revoir. Il se couche très tard en période de ramadan, pour profiter des dernières heures de la nuit pour manger quelque chose et s’hydrater avant que ne reprenne le long jeûne du lendemain.

Randonnée dans les montagnes d’Akchour

Il est huit heures quand nous levons le camp. Ahmed nous a préparé un café et des tartines. Il était déjà levé depuis l’aube. Il nous indique le chemin à emprunter pour monter sur la colline, en passant à travers champs. Il nous tend le reste des pâtisseries marocaines qu’il a rangées dans un petit tupperware, pour la route.

Une marque de gentillesse de plus. Comment lui rendre son hospitalité ? On commence à marcher et le gîte devient de plus en plus petit, en contrebas. De temps en temps, Ahmed fait de grands gestes pour nous remettre sur le droit chemin quand on se trompe d’itinéraire.

Finalement la piste se dessine et le Sommet Naturel disparaît derrière la colline. C’est le départ pour une belle randonnée qui nous conduira à travers la montagne et les villages alentours, jusqu’au Pont de Dieu et les cascades qui ont fait la renommée du site. Malgré la beauté des paysages encore intacts que l’on traversera sur deux jours, rien n’égalera l’intensité des moments partagés avec Ahmed.

Sans doute, au-delà de son engagement militant pour l’écologie et sa connaissance sans limite des plantes sauvages, c’est sa simplicité et son humanité qui nous ont enseigné ce que « naturel » signifie vraiment.

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